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Jeudi 7 août, Paris suspend l’accord franco-algérien de 2013, qui autorisait les détenteurs de passeports diplomatiques et de service à voyager sans visa entre les deux pays. Aussitôt dénoncée par Alger comme un geste unilatéral et hostile, cette décision marque une nouvelle escalade dans des relations déjà crispées. Depuis un an, les tensions s’accumulent : revirement français sur le Sahara occidental, arrestation à Alger en novembre 2024 de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, refus algérien d’expulser des influenceurs soupçonnés d’apologie du terrorisme, et expulsion réciproque de douze diplomates au printemps dernier.
Derrière ces crispations diplomatiques, un passé colonial qui continue de hanter les relations entre les deux pays et, génération après génération, celles et ceux qui en portent l’héritage.
Un passé qui ne se raconte pas
« L’Algérie n’était pas une colonie comme les autres, rappelle Benjamin Stora, historien et spécialiste des relations franco-algériennes. Ce n’était ni le Maroc, ni la Tunisie, ni même l’Indochine. L’Algérie, c’était la France. » Plus de soixante ans après les accords d’Évian, une étude de 2022 révélait que 39 % des jeunes Français de 18 à 35 ans ont un lien familial avec l’Algérie. Parmi eux, il y a des jeunes femmes. Elles ont entre 18 et 30 ans, vivent en France et ont le cœur quelque part entre leurs deux pays. Comme Lina, 18 ans, qui nous confie : « Pour moi, ces deux pays, c’est comme un couple en plein divorce avec des enfants. Ces enfants, c’est nous. On a un pied ici, l’autre là-bas. La Méditerranée au milieu. »
« On est les enfants d’un récit qu’on ne nous raconte pas, murmure Maëlys, 26 ans, maquilleuse à Paris, dont les deux parents sont d’origine algérienne. Les familles se taisent. » Quant à l’école ? Souvent, elle contourne : « En classe, beaucoup de choses passaient à la trappe, je n’ai jamais étudié la colonisation », déplore Noor, 25 ans aujourd’hui, directrice d’une agence de communication à Paris, alors que, dit-elle, « pour moi, l’Algérie est omniprésente ».
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Toutes ressentent une frustration. Alors, elles retournent en Algérie. Encore et encore. Comme un besoin d’ancrage malgré les remarques. « Plus on met des choses sous silence, plus les gens veulent la vérité. Si on avait accepté la réalité dès le départ, je pense qu’on aurait vécu ça autrement », explique Lilia, 30 ans, designer. L’histoire circule, mais autrement, dans les non-dits, lors des repas de famille partagés durant les vacances d’été dans les montagnes de Blida ou à Béjaia, la station balnéaire kabyle. En cuisinant avec leurs grands-mères des chorbas et autres rechta – des soupes et plats à base de légumes, d’épices et de viandes -, des plats qui réchauffent leur âme autant que leur estomac, ces jeunes femmes ont appris à décrypter les silences. « Je n’ai que des bribes de récits, ceux de mes grands-parents, mais c’était une vision d’enfants, floue, poursuit Maëlys. C’est en visitant le musée des Martyrs à Alger que j’ai réalisé l’ampleur de ce qu’on ne m’avait pas dit ».
« Notre double culture est inaliénable »
Il y a des dates symboles. Comme le 8 mai 1945, date de l’armistice pour la France et, pour les Algériens, celui du massacre d’officiellement 45 000 personnes lors d’une manifestation où des drapeaux algériens avaient été brandis. « Le travail mémoriel entamé il y a cinq ans laissait entrevoir un apaisement, observe Benjamin Stora. Une commission mixte d’historiens a vu le jour et s’est réunie à plusieurs reprises. Cet épisode de tension a tout mis à l’arrêt. »
Rejetées des deux côtés de la Méditerranée
« Ces débats qui polarisent, poursuit Benjamin Stora, se font toujours au grand détriment de ceux qui sont nés et vivent ici, souvent depuis deux, trois générations. » Car ces jeunes femmes ont le sentiment de vivre ces tensions dans leur chair, dans les regards ou les injonctions à choisir un camp. Entre ces deux rives, elles avancent parfois sur un fil. « Cet acharnement qu’on subit, c’est incompréhensible. Du racisme ? De l’ego ? s’interroge Sélina, 27 ans, cheffe de projet. En France, j’ai le sentiment de devoir prouver ma légitimité. » Pourtant, elle a grandi à Belleville. Ses parents ont contribué, comme tant d’autres, à bâtir ce pays. « Quand j’ai quitté la banlieue pour des milieux plus élitistes, j’ai ressenti un vrai décalage, continue-t-elle. Quoiqu’il advienne, je resterai perçue comme différente, parce que je suis franco-algérienne. »
Benjamin Stora l’explique déjà en 1991, dans son livre « La gangrène et l’oubli » : « Il existe une sorte de ‘sudisme à la française’ qui n’accepte pas fondamentalement la question de la décolonisation. » Pour Noor, « il y a une frustration côté hexagonal de ne pas avoir pu rester en Algérie comme souhaité. » Si, en France, ces jeunes femmes ne se sont jamais tout à fait senties « d’ici », en Algérie non plus, elles ne sont jamais vraiment senties « de là-bas ». Pour pallier ce mal-être, Lina a lancé aux débuts des tensions, en octobre 2024, l’association « Sciences Algérie ». Objectif : bâtir des ponts culturels. Ses proches l’ont interpelée : « C’est vraiment le bon moment ? » D’autres, Algériens, lui ont expliqué qu’elle n’avait aucune légitimité pour parler en leur nom.
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Plus que jamais, la brouille entre Paris et Alger augmente la pression sur ces jeunes femmes, à qui l’on demande de plus en plus choisir. Maëlys se souvient de vidéos qu’elle a tournées à Alger puis partagées sur les réseaux sociaux. « Dans les commentaires, on me demandait de me positionner. C’est comme si on devait choisir : être l’un ou l’autre, mais pas les deux. » Mais, tranche Sélina : « Notre double culture est inaliénable. Nous ne choisirons pas. »
Elles ne veulent pas de guerre. Ni symbolique, ni réelle. « Ma construction identitaire est faite, ajoute-t-elle. Mais je m’inquiète pour les prochaines générations… » Pour leurs petits frères, leurs nièces, leurs enfants peut-être. Pour qu’ils n’aient pas à s’excuser d’exister entre deux pays. « Il y a des raisons d’espérer, insiste Benjamin Stora. Ces descendants ne partiront pas, ils sont chez eux. Nous sommes face à une jeunesse qui revendique l’héritage de ses aïeux, tout en affirmant pleinement son identité française. » Noor, Sélina, Lilia, Lina et Maëlys ne demandent pas à tourner la page, elles souhaitent l’écrire elles-mêmes. Sélina a grandi en France, mais son lien au pays paternel est, dit-elle, viscéral. Son père a quitté l’Algérie dans les années 90 mais lui a légué une phrase : « Quand tu sais d’où tu viens, tu sais où tu vas. » Elle l’a faite sienne.
Benjamin Stora est l’auteur de « Les Algériens en France, Une histoire de générations » avec Nicolas Le Scanff (Éd. La Découverte, 2024) et « L’Algérie en guerre (1954 – 1962) : un historien face au torrent des images » (Éd. L’Archipel, 2024).
2025-08-12 06:00:00
