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Avec vos mots, qui est Ulysse ?
« Une personne ordinaire et complexe : c’est précisément ce que Matt Damon parvient à jouer. Ulysse est un héros atypique : il a les caractéristiques d’un personnage secondaire. Le terme anglais le plus souvent associé à Ulysse est « wily » (rusé, retors). Or, la ruse n’est pas un trait qu’on associe habituellement à une figure héroïque. Il ment, il prend parfois de mauvaises décisions ; et pourtant, c’est notre héros et nous le suivons tout au long de son périple. Nous lui faisons confiance. »
Ulysse n’est-il pas, comme malgré lui, un super-héros de cinéma ? On en souligne toujours la dimension épique et aventurière, mais L’Odyssée partage beaucoup avec les récits de super-héros : identité secrète, mentor, affrontements contre des méchants…
« Ce sont les récits de super-héros qui puisent dans L’Odyssée et la mythologie grecque. On travaille en quelque sorte avec des échos d‘échos. Ou, pour ainsi dire, des copies de copies. Ce que j’ai voulu faire avec L’Odyssée, comme dans la trilogie The Dark Knight (Batman), c’est exploiter la veine opératique (lyrique, ndlr), le côté “plus grand que nature”, tout en ancrant l’univers créé dans une réalité tangible. »
Une interprétation avec « le prisme de son époque »
Comment avez-vous travaillé Ulysse avec Matt Damon, l‘équilibre entre la vulnérabilité et la force ?
« Matt Damon a souvent incarné l’homme ordinaire, accessible et honnête auquel le public s’identifie immédiatement. Mais il est aussi Jason Bourne ! Le rôle d’Ulysse exigeait précisément cette double facette. Matt s’est approprié le texte avec une facilité déconcertante. Et il a tout de suite compris le défi : il devait incarner une figure héroïque, emblématique, tout en restant ce personnage vulnérable, imparfait et profondément attachant. »
Tom Holland est Télémaque, fils d’Ulysse. Photo Universal Studios
Vous élevez Pénélope, assez passive chez Homère, en reine qui résiste. Pouvez-vous expliquer votre vision ?
« Chaque fois que l’on interprète L’Odyssée, on le fait à travers le prisme de son époque. Si Homère permet une telle multiplicité d’interprétations au fil du temps et si son œuvre continue de captiver depuis des millénaires, c’est précisément parce que le texte lui-même l’autorise. Pour Pénélope, il s’agissait de saisir sa situation et de l’explorer : comment elle a pu vivre pendant des années à attendre le retour d’Ulysse, alors que sa maison était envahie par les prétendants ? On en vient inévitablement à la conclusion qu’elle a dû user de son pouvoir de reine pour tenir ces hommes à distance. »
Comment Anne Hathaway s’est emparé du rôle de Pénélope, la patiente épouse d’Ulysse ?
« Anne Hathaway, avec beaucoup d’intelligence et un grand esprit d’analyse, a saisi que Pénélope en apparence très maîtresse d’elle-même, et presque passive, cache une vie intérieure complexe. C’est dans sa relation avec son fils que j’ai trouvé cela le plus intéressant. Tom Holland incarne Télémaque — c’est un excellent acteur lui aussi — et, entre eux deux, une tension s’installe. Elle le protège de la réalité de sa situation, depuis qu’il est tout petit, mais à mesure qu’il grandit, il se fait sa propre opinion. Il mythifie son père : pour lui, c’est une figure grandiose, presque légendaire. Elle, en revanche, sait qu’il s’agit d’un homme bien réel. »
Faut-il avoir lu L’Odyssée d’Homère ou avoir quelques connaissances en mythologie grecque pour aborder votre film ?
« Le film s’adresse aussi bien aux connaisseurs qu‘à ceux qui ne savent rien, il doit rester une expérience divertissante. Moi-même, je n’en savais que les grandes lignes que l’on apprend à l‘école. En m’y plongeant, j’ai découvert une multitude de choses que j’ignorais, passionnantes pour écrire le scénario. »
« C’était un tournage ardu, mais il devait l’être »
Au vu de votre filmographie et de vos thèmes de prédilection, était-il inévitable que vous réalisiez un jour un film tiré de L’Odyssée ?
« L’Odyssée n’avait pas fait l’objet d’une adaptation moderne. À l’époque où Hollywood prisait ce genre d’épopées, d’abord dans les années 1920 et 1930, puis dans les années 1950 et 1960, la technologie ne permettait pas de s’emparer des éléments fantastiques indispensables pour la raconter et mettre en scène sa mythologie. Aujourd’hui, c’est possible. Cela m’est apparu comme une opportunité. »
La dimension épique du récit a-t-elle représenté un défi difficile à relever ? ?
« C’était un tournage ardu, mais il devait l’être : il s’agit de L’Odyssée ! Ce qui m’a plu — et ce qui a permis à chacun de rester motivé, je pense —, c’est que chaque lieu et chaque situation étaient uniques et présentaient des défis différents ; c’est ce qui nous a permis d’avancer. Nous avons tourné dans six pays et sur une multitude de sites, tantôt en haute montagne, tantôt sur l’eau. Le tournage en bateau a été particulièrement exigeant : à bord d’un navire d’époque au gréement entièrement en bois, en pleine mer. Les acteurs incarnant l’équipage d’Ulysse ont dû apprendre à ramer, hisser les vergues et manœuvrer le gréement aux côtés de vrais marins norvégiens et suédois, eux aussi en costume. Ils ont passé des semaines en mer, dans des conditions physiques très éprouvantes.
Autre difficulté : le choix de filmer l’intégralité du film en IMAX. J’avais déjà utilisé ce format pour des scènes d’action, mais jamais pour des scènes intimistes. L’IMAX a conçu un caisson insonorisant pour y loger la caméra et étouffer son bruit. Mais l’ensemble reste massif et ne permet de filmer que trois minutes. Il fallait donc interrompre les scènes, recharger la caméra dans un silence absolu, puis reprendre en conservant la même intensité émotionnelle. »
Obsession et Backrooms, « des œuvres très singulières et audacieuses »
Avez-vous l’impression, en créant les dieux du film, d‘être vous-même un Dieu du cinéma ?
« Ce serait bien présomptueux ! Hollywood et ses sortes de « dieux du cinéma » qui y règnent sont impitoyables et totalement indifférents au sort des cinéastes pris individuellement. Le système absorbe tout immédiatement. Chaque fois que j’ai réalisé un film qui se distinguait par son originalité, le résultat a certes été salué, mais l‘œuvre a aussitôt été digérée par l’establishment. Et cela continue.
Je pense notamment à Curry Barker avec Obsession et Kane Parsons avec Backrooms, leurs deux premiers films extraordinaires. Ce sont des œuvres très singulières, audacieuses à bien des égards, et qui rencontrent un succès incroyable. On le présente comme un défi lancé à Hollywood, alors qu’en réalité, cela définit l’essence même de Hollywood. C’est sur ces exceptions et ces percées que l’industrie s’est construite. Voir de jeunes cinéastes et un jeune public s’approprier véritablement le cinéma, c’est là que réside l’avenir du 7e art, et c’est merveilleux. »
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2026-07-15 07:00:00
