dimanche, mai 10, 2026
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Pourquoi la notion de « ressenti » est omniprésente ?


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« Cet été, on va passer huit jours chez ma belle-mère. Je redoute le ressenti dix ans », grommelait Sabine début juillet. Au dernier pot de sa boîte, Fabien soupirait, ginger beer à la main : « J’ai arrêté de boire depuis dix jours. Ressenti ? Trois mois. » S’amuser de l’écart entre sa perception intime et la mesure réelle du temps ou de l’espace est devenu une blague courante. Parfois, certains l’utilisent même comme argument de vente, telle cette agence immobilière qui vantait, à propos d’une studette : « Surface : 11,53 m2 loi Carrez – 16 m2 ressentis. »

Dans des espaces plus virtuels, le ressenti est roi. Qu’une influenceuse cherche à appâter de nouveaux abonnés YouTube à l’aide de vidéos titrées « Comment savoir si ton ressenti extrasensoriel est valide ? », qu’une coach en « médecine sacrée » baptise son compte Instagram « Nos ressentis, nos vérités », ou qu’une armée de vlogueuses s’échinent à partager ce que provoquent en elles la cuisson d’une quiche ou une escapade à Bali, la narration centrée sur le partage d’émotions est omniprésente. Sur TikTok, même phénomène, avec cette mode qui consiste à raconter sa « Vibe du jour ». Le quotidien britannique « The Guardian » s’en alarmait l’an dernier : « C’en est fini des faits : les « vibes » [ressentis, en anglais] ont fini par tout régir, de la pop à la politique », titrait-il, et de préciser : « Les faits ont été à la mode pendant deux cent cinquante ans. Du siècle des Lumières jusqu’au nôtre, ils étaient incontournables. Ils ont eu une belle carrière. Mais c’est la fin des faits, la fin des statistiques. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est le ressenti. Autrement dit : tout est une question d’ambiance. »

Le ressenti, une « forme de maturité individuelle » ?

Le constat n’est pas qu’une boutade ! À l’heure de la subjectivité triomphante et des vérités alternatives, « faut-il inventer un ressentimètre ? », s’interroge ainsi la Fondation Jean-Jaurès, qui mène depuis dix-huit mois une réflexion sur cette notion « au cœur de notre époque », et vient de publier « Séquence émotions. La France du ressenti » (Éditions de l’Aube). But de l’ouvrage ? Faire le tri. « Le ressenti n’est pas un simple « J’aime/J’aime pas », explique Juliette Clavière, coordinatrice de la recherche. Selon nous, cette notion constitue plutôt la restitution réfléchie d’une expérience personnelle et correspond à une forme de maturité individuelle à laquelle il faudrait répondre. » Et il serait urgent de cadrer le périmètre des ressentis, ajoute-t-elle, « comme pour la météo ».

Car tout a commencé par une histoire d’engelures. Au début des années 2000, la « température ressentie » devient un objet d’études scientifiques, pour mieux protéger des effets du froid, variables selon l’humidité et le vent. « Mais attention, lit-on dans le rapport, elle ne vise pas à rendre compte de la température éprouvée par chacun et chacune, mais bien de celle qui tient compte de multiples paramètres objectifs. Ainsi, dans les bulletins météorologiques, la température ressentie est la même pour tous, mais nous n’avons certainement pas toutes et tous le même ressenti de cette température ressentie… » Depuis, l’indice a intégré les bulletins officiels… et l’idée que la perception personnelle puisse se désolidariser des chiffres factuels a fait son chemin : le ministère de l’Intérieur mène des enquêtes « vécu et ressenti en matière de sécurité », l’Insee mesure le « PIB ressenti » ou la façon dont chacun vit la croissance selon l’état de son découvert bancaire, on s’intéresse à « l’humeur écologique », et ainsi de suite… « Avant, dans ma boîte, on aurait exigé mon analyse sur les dynamiques de groupe, maintenant on me demande régulièrement mon ressenti sur les équipes, soupire Stéphanie, manageuse dans la communication. En réalité, c’est la même chose, enrobée de sollicitude bidon. »

« Dès l’enfance, on nous apprend à ressentir ce qu’on est censé ressentir, en fonction de la place que l’on occupe dans la société. Cela structure ensuite ce que nous jugeons acceptable ou pas. »

S’il ne révolutionne pas le monde, le ressenti reste un agent de changement. « Dans plusieurs domaines, souligne Juliette Clavière, il permet de mieux prendre en compte les réalités sociales – notamment en ce qui concerne certaines situations économiques, l’injustice sociale, ou des violences sexistes et sexuelles. » En mai, le procès contre Gérard Depardieu, reconnu coupable d’agressions sexuelles, est ainsi devenu l’occasion d’une innovation pénale en France : sa condamnation à verser 1 000 euros à chacune des plaignantes au titre de la « victimisation secondaire », en raison de l’agressivité de son avocat. Une notion nouvelle, qui vise à prendre en compte les souffrances supplémentaires infligées à une victime lors d’une procédure judiciaire. Depuis, le débat fait rage entre ceux qui dénoncent une « justice émotionnelle », et ceux qui saluent la prise en compte inédite d’une « réalité sensible ».

Objectiver les ressentis

En mars, la Cour de cassation a également confirmé que le « harcèlement d’ambiance », qui consiste à tenir des propos à connotation sexuelle, même sans cible directe, est un délit. Un progrès ? « Dans le harcèlement d’ambiance, confirme Frédéric Worms, philosophe spécialiste des questions morales, politiques et relationnelles, il est légitime d’affirmer que certains propos, attitudes, peuvent poser un problème à certaines personnes même si, jusque-là, ils n’étaient pas considérés comme répréhensibles. En les précisant, on peut même les rendre objectifs, prouver qu’il ne s’agissait pas d’une fiction. » Mais le philosophe met en garde : « Tout le défi actuel est d’arriver à objectiver les ressentis, puis à développer une théorie précise, afin de ne pas tomber dans la psychologie confuse, l’individualisme ou l’idéologie. »

Prendre en compte les émotions, sans verser dans le tout à l’ego… vieille question, sur laquelle revient la sociologue Christine Détrez dans l’essai « Sociologie des émotions » (éd. Armand Colin), coécrit avec Kevin Diter. L’autrice y rappelle que l’objectivité a sa propre histoire. Que la notion ne signifie pas seulement « ne pas être subjectif » mais « implique des pratiques culturelles, éthiques et sociales complexes, qui façonnent la manière dont les faits sont observés, collectés et interprétés ». Et si la science a longtemps signifié « auto-coercition des affects », tel n’est plus le cas, nous assure-t-elle : « Même les sciences cognitives montrent que l’on n’apprend rien s’il n’y a pas d’émotion, et qu’on ne peut plus dire que les émotions seraient uniquement de l’ordre de la perturbation. Aujourd’hui, à la fois les neurosciences et les sciences sociales démontrent que ce dualisme-là est dépassé. »

Des sentiments inédits selon les époques

Et ne nous y trompons pas : nos ressentis ne nous appartiennent pas complètement. « Ce que nous ressentons est socialement construit. Cela dépend du lexique émotionnel disponible, et de la manière dont une époque autorise ou non certaines expressions. Dès l’enfance, on nous apprend à ressentir ce qu’on est censé ressentir, en fonction de la place que l’on occupe dans la société. Cela structure ensuite ce que nous jugeons acceptable ou pas », prévient Christine Détrez. À l’époque victorienne, la colère enfantine était ainsi perçue « comme un ressort moral utile », avant de devenir une « menace domestique » dans les années 1940. Désormais, on attend des politiques « qu’ils soient cool et lâchent la bride à leurs émotions, mais dans certains espaces seulement : TikTok, match sportif… Quand les normes changent, la possibilité de ressentir aussi », ajoute-telle.

Parfois, un mot nouveau vient éclairer notre maelström intérieur, comme ce fut le cas pour Antonin : « J’ai découvert que les Allemands ont la « Schadenfreude »: une joie mauvaise devant le malheur d’autrui. J’ai plaisir à me vautrer dans les histoires terribles. Elles me rassurent, je me dis que ma vie n’a pas si mal tourné. J’avais identifié la sensation, ce terme la valide. » Des sentiments inédits peuvent également émerger selon l’époque, à l’instar de la « compersion » : cette joie ressentie par les polyamoureux pour leur partenaire quand il est heureux dans les bras d’un autre. Puisque, souligne encore Christine Détrez, les ressentis ne sont jamais figés : « Ils peuvent aussi disparaître, à l’instar de la vergogne : une émotion de honte morale, courante au Moyen Âge, complètement oubliée, sauf dans l’expression « sans vergogne ». » Il arrive aussi qu’ils changent de territoire, explique-t-elle, « comme quand les militantes féministes répètent que la honte doit changer de camp ». Le ressenti, une vérité qui fait son chemin.



2025-08-31 15:00:00

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