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Odile Nasri, 50 ans, dont la famille se bat pour faire reconnaître le « suicide forcé » : « C’est un meurtre invisible »


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Un féminicide ne laisse pas toujours de traces de sang. Parfois, il se tisse à bas bruit, sur des années, jusqu’à pousser au suicide la victime. À Toulon, Odile Nasri, 50 ans, est retrouvée morte sur une plage le premier de l’an 2021, après avoir ingéré une forte dose de médicaments. Dix ans d’emprise et de harcèlement moral de la part de son mari ont eu raison d’elle. Pour sa famille, c’est bien un suicide forcé.  

En France, ce sont les frères et sœurs d’Odile qui ont porté plainte pour la première fois pour ce motif après l’inscription du terme dans le Code pénal en 2020. Aujourd’hui, ils continuent de se battre pour tenter de faire reconnaître la responsabilité de son ex-mari dans son geste désespéré et ce, malgré un non-lieu prononcé par la justice le 29 avril dernier pour « délit insuffisamment caractérisé ». Dans le dossier, certains témoignages mettent pourtant en avant les violences psychologiques subis par Odile. Malgré tout, la famille ne perd pas espoir de pouvoir, un jour, faire rouvrir l’enquête.

Une personne lumineuse condamnée à l’obscurité 

Odile est élevée dans une famille de harkis modeste mais très aimante. À la maison, ils sont sept enfants qui apprendront tous la valeur du travail et la nécessité de s’intégrer dans la société française. Sans aucune éducation religieuse, la jeune femme grandit en cultivant un grand esprit de liberté, en dehors de toute règle établie. 

Elle aime faire la fête, se faire courtiser par les garçons, cultiver son indépendance… « Odile était très extravertie, joyeuse, toujours entourée de copines. Depuis l’enfance, elle allait naturellement vers les autres, créait des liens avec une grande facilité », souligne sa sœur aînée.  

Très proches de sa cadette, Fadila Nasri la décrit comme « une grande rêveuse » qui attendait son « prince charmant » en écoutant des ballades romantiques. Elle a toujours conservé cet idéal de grand amour en elle. Avec sa beauté méditerranéenne, la jeune femme laissait peu de gens indifférents. « Beaucoup parlent encore d’elle aujourd’hui », souffle Fadila, encore émue en évoquant celle qui était aussi son amie la plus proche.  

Dans la vie d’Odile, les épreuves ont été nombreuses. Elle a notamment perdu ses parents de longues maladies, alors qu’elle était encore dans sa vingtaine. Face à l’adversité, elle était parvenue à se construire une carapace, tout en n’oubliant jamais de sourire à la vie.  « Après la mort de nos parents, elle a encore plus misé sur la sociabilité, la joie apparente, comme pour combler un gouffre à l’intérieur d’elle », fait-elle remarquer. 

Une rencontre sur un site de rencontres catholique 

Qualifiée de surdouée par ses professeurs, l’intelligence et la sensibilité d’Odile ont toujours fait mouche. Pour autant, sa capacité à tout analyser ne l’empêche pas de tomber dans le piège de l’homme qui deviendra son mari. Après avoir vécu quelques histoires d’amour marquantes, mais passagères, Odile n’a qu’une idée en tête à 40 ans : fonder une famille, coûte que coûte.

Après avoir vu sa sœur devenir mère d’un petit garçon, elle souhaite à son tour rencontrer le père de ses futurs enfants. En 2009, à la recherche d’hommes plus sérieux, elle s’inscrit sur un site de rencontres chrétien sur les conseils d’un collègue. Après quelques échanges écrits, elle voit l’un d’entre eux et c’est immédiatement le coup de foudre. 

Emballée, Odile le décrit comme « un bel homme », à la fois « très spirituel et très pratiquant ». Ce dernier aspect inquiète un peu Fadila, qui n’a pas grandi avec une haute estime de la religion. Sa sœur, elle, est très spirituelle et se sent attirée par les beaux discours de cet amant un brin traditionnel, mais visiblement charmant.

Malgré ses doutes, Fadila laisse sa sœur vivre son histoire d’amour librement. Elle la sait intelligente et décide lui faire confiance. « Dans notre famille, on a cette qualité qui est aussi un défaut : on est très tolérants. On accepte les gens très différents, même les plus extravagants. On ne juge personne. Nos parents étaient comme ça. » Mais, cette tolérance lui ouvre les portes de l’enfer.  

Très rapidement, Odile annonce à son entourage que cet homme s’est installé chez elle. Monsieur est sans emploi et vit aux crochets d’Odile, laquelle semble aveuglée par ses sentiments. Inquiète, Fadila lui rétorque de faire attention. « Ce moment a été l’une des dernières fois où je l’ai vue seule. Après ça, je n’ai plus jamais pu la voir sans lui », se souvient Fadila. Progressivement, Odile est devenue difficile à joindre. « Au début, comme elle était amoureuse, je me disais que ça allait trop vite… mais je gardais confiance », souffle Fadila.   

Une emprise qui se déploie progressivement 

En prenant du recul, les signes de l’emprise sont flagrants, selon elle. « Ce qui m’a le plus marquée, c’est la rupture des liens. D’abord avec la famille, puis avec ses amis. Au début, elle était très occupée. Puis, elle ne répondait plus du tout. » Elle qui avait toujours été coquette et féminine a commencé à changer radicalement.

« Elle portait des vêtements larges, sans forme, qui ne la mettaient pas du tout en valeur. Ses cheveux, magnifiques et frisés, elle les attachait n’importe comment, comme si elle n’avait plus le temps, plus l’envie. » Ce n’était plus elle : « C’était comme si elle avait effacé toute féminité », et cela très tôt dans la relation.  

« Ce n’était plus elle qui parlait : c’était lui » 

En dépassant sa seule apparence physique, son discours aussi avait changé. « Elle était d’un naturel joyeux, positif, drôle autrefois. Elle était devenue fataliste, cynique… Mais ce n’était plus elle qui parlait : c’était lui. » Son discours avait imprégné sa sœur. « Je savais qu’il y avait une forme d’emprise, même si je ne savais pas encore comment poser des mots là-dessus. » Dans les premiers temps, Fadila se demande même si sa sœur n’était pas tombée dans une secte. En réalité, son gourou n’était autre que son époux. 

En 2016, après cinq ans sans contact, Fadila s’arrange pour recroiser Odile. Elle est méconnaissable : un regard éteint, une attitude fermée, des propos pleins de colère et d’isolement. Après cette dernière rencontre, Fadila et ses frères pleurent de désespoir : ils ont la sensation d’avoir perdu leur sœur. Après ce jour, les échanges se résument à de rares messages religieux. Malgré des tentatives pour recréer du lien, elle refuse tout. Deux ans plus tard, elle va jusqu’à déménager, poussée par son mari qui veut l’éloigner de ses proches.  

Une vie rongée par la violence psychologique 

En secret, la vie d’Odile sombre dans la violence, la peur.  Après le suicide de sa sœur, Fadila apprend grâce à différents témoignages ce qu’elle vivait réellement : des violences verbales quotidiennes, un dénigrement permanent, un chantage affectif et un contrôle économique total. « Elle ne gérait plus ses comptes. Il ne travaillait pas, et pourtant c’est lui qui contrôlait tout. Même son ex-compagne a témoigné qu’il faisait pareil avec elle dans une audition », relate-t-elle. 

« Elle avait maigri et il lui donnait deux euros par jour pour manger. » Malgré son emploi, elle vivait sous son autorité. Au travail, elle pouvait s’enfermer dans son bureau dans le noir pendant des heures, sans parler à personne. 

« À l’entendre, elle était folle et ça devait finir comme ça » 

 Le jour où Odile est morte, la fratrie se rend sur place. Là, ils entendent son mari la rabaisser sans retenue, alors que son corps est encore chaud. « À l’entendre, elle était folle et ça devait finir comme ça. Elle était dépressive. » Aucun mot de compassion, aucune émotion, juste un dénigrement constant.

Le corps ayant été retrouvé en dehors du domicile, une enquête est ordonnée pour vérifier qu’il s’agit bien d’un suicide. Dès que le mari apprend la nouvelle, il panique, menace de s’en prendre à Fadila. Derrière la façade parfaite qu’il entretenait, c’était Odile qui faisait tout fonctionner avec son argent. Et au moment des obsèques, sa seule préoccupation était l’argent.  

« Il l’a tuée. Pas physiquement, mais psychiquement » 

Devant une attitude aussi suspecte, Fadila fait des recherches sur Internet. En découvrant la notion de « suicide forcé », alors ajoutée au Code pénal, elle a l’impression de lire l’histoire de sa sœur. « Tout correspondait à Odile, affirme-t-elle. Les violences verbales, l’isolement familial, le changement vestimentaire, le contrôle économique, tout. J’ai dit à mes frères, vous croyez qu’il ne l’a pas tuée ? Si. Il l’a tuée. Pas physiquement, mais psychiquement. C’est un crime invisible. ». À la fin de sa vie, Odile était déjà morte. 



2025-07-28 17:24:23

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