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Un mercredi soir de juillet, à Mayfair, quartier chic de Londres, six trentenaires ont rendez-vous pour dîner. Ils ne se connaissent pas : ils sont là pour une soirée Timeleft, du nom de cette appli lancée en 2023 à Lisbonne par le Parisien Maxime Barbier, puis rapidement adoptée à travers le monde : chaque semaine, dans plus de 250 villes, cinq ou six inconnus, jugés compatibles via un petit quiz de personnalité, se rencontrent pour partager un repas. Au lendemain de la crise du Covid-19, Timeleft a souhaité favoriser les rencontres authentiques hors ligne et lutter contre la solitude urbaine. Succès immédiat : depuis le début de l’année, l’application a gagné plus de 700 000 utilisateurs, soit environ 3 000 nouveaux adeptes par jour. Londres, réputée pour être l’une des villes les plus difficiles pour se faire des amis ou rencontrer du monde, est aussi celle où Timeleft est le plus utilisé, bien que l’app soit également disponible à Paris et dans d’autres grandes villes.
Ghost, match et red flags existent aussi en amitié
Les invités ont dépensé 12 livres sterling chacun pour s’inscrire, soit presque 14 euros, et ainsi faire partie de la sélection du jour. Timeleft propose également une formule par abonnement mensuel (environ 20 euros, variable selon les villes), permettant de participer à tous les dîners hebdomadaires pendant la durée choisie. Le repas n’est pas inclus – les convives règlent ensuite leur part directement au restaurant –, mais Timeleft se charge de réserver le lieu, de faire le matching et de fournir des « icebreakers » pour enclencher la conversation.
Au menu ce soir-là : pizzas et « Quel est le jour de votre vie que vous aimeriez revivre ? » Laura, « digital nomad » franco-britannique de 30 ans, en est à son dixième Timeleft. « J’ai commencé en 2023 alors que je changeais très régulièrement de ville », raconte-t-elle. Entre New York, Los Angeles, Paris, Madrid et Londres, elle voit dans l’application un moyen d’éviter la solitude et de se créer un groupe de copines dans chacun de ses points de chute. D’autant que travaillant à 100 % en distanciel pour une grande entreprise de cryptomonnaie britannique, ses opportunités de rencontres sont limitées. « Ça me sort de ma routine. Je vois des gens que je n’aurais jamais croisés autrement, ça m’ouvre à d’autres cercles, d’autres milieux. Et même quand il n’y a pas de déclic, je passe quand même une bonne soirée ! » Laura est également inscrite sur Bumble BFF (comme « best friends forever », soit « meilleurs amis pour la vie ») : cette application de rencontre, initialement pensée pour l’amour, dispose depuis 2016 d’un « mode amitié » de plus en plus utilisé. « En deux ans, j’ai rencontré des personnes que je considère désormais comme de véritables amies », assure Laura, qui dépense en moyenne 230 euros par mois pour ses abonnements divers et ses dîners.
« Souvent sacrifiée à l’âge adulte au profit d’un modèle conjugal dominant, l’amitié retrouve depuis quelques années ses lettres de noblesse. »
Comme dans les rencontres amoureuses, il y a aussi des « ghosteurs » et des « red flags ». « Parfois, des gens ne viennent pas alors qu’ils s’étaient inscrits. Ou bien on passe un super moment… puis plus rien, pas de suite, pas de message. » Laura se souvient également d’un « coup de foudre amical » qui a tourné au vinaigre : une relation très intense mais trop exclusive, la jeune femme a dû couper court avant d’y perdre sa santé. Il y a aussi les participants qui viennent juste combler le vide d’un vendredi soir, comme s’ils s’achetaient une vie sociale le temps d’un dîner. « Et c’est assez courant qu’il y ait des hommes qui viennent avec une idée derrière la tête », déplore Sofia, Londonienne de 34 ans. Elle se souvient, par exemple, d’un garçon rencontré l’année dernière lors d’un dîner Timeleft. « Au début, je l’ai trouvé très sympa, on était sur la même longueur d’onde sur plein de sujets, et en plus on travaillait tous les deux dans l’intelligence artificielle. Naturellement, on a échangé nos numéros et nos Instagram à l’issue du dîner. » Mais, très rapidement, Sofia se retrouve face à un garçon qui ressemble au type d’hommes qu’elle s’évertue à éviter sur les applis de rencontre : il multiplie les appels, les messages et les commentaires sous ses photos Instagram pour lui proposer un rendez-vous galant. Elle est finalement contrainte de le bloquer et de signaler son profil à Timeleft.
L’amitié, c’est bon pour la santé
Laura a connu des déboires similaires, et a d’ailleurs retrouvé l’un de ses ex lors d’un dîner organisé. « Après quelques mois, il m’a avoué qu’il faisait des Timeleft pour faire connaissance avec des femmes dans un contexte moins artificiel que les applis de rencontres amoureuses. »
La mixité est l’un des principes de Timeleft, qui indique que ces dîners ont vocation à offrir une « expérience de socialisation platonique ». De plus en plus de femmes cherchant à faire des rencontres amicales avec d’autres femmes, l’appli dispose maintenant d’une option pour des dîners exclusivement féminins. Mais Sofia et Laura préfèrent Bumble BFF, qui permet d’appliquer directement un filtre de genre. Souvent sacrifiée à l’âge adulte au profit d’un modèle conjugal dominant, l’amitié retrouve depuis quelques années, grâce à nombre de podcasts, essais et recherches dédiés, ses lettres de noblesse. Et on ne compte plus les travaux scientifiques qui soulignent que des amitiés de qualité renforcent la résilience physique et psychologique : elles abaissent le stress, la pression artérielle, et prolongent la vie. Preuve en est dans les « zones bleues », ces endroits dans le monde qui concentrent le plus de centenaires et où l’on vit en pleine forme très longtemps : partout dans le monde, il est prouvé que la vie en communauté favorise la longévité. « Quand j’ai décidé de m’installer à Londres, qui est une ville où l’on se sent souvent seul, Bumble BFF m’a permis de me construire mon « village » de femmes », note Laura.
Peut-on vraiment « algorithmer » les relations humaines ?
Sofia a elle aussi adoré utiliser l’application lors d’une année de mission à New York. « Je lui dois ma santé mentale et des amitiés très fortes », assure-t-elle. Depuis qu’elle est célibataire, Laura souhaite se recentrer sur ses amitiés. Celles existantes et celles à venir : elle considère l’argent dépensé dans les dîners et les applis spécialisées comme un investissement pour son bonheur. Pour ces utilisatrices, ces plateformes remplissent une fonction essentielle : tisser du lien dans des vies nomades. Mais certaines reconnaissent aussi une forme de dépendance à une sociabilité immédiate et programmable, comme si l’amitié devenait, elle aussi, un service à la demande.
Et à force de mimer les codes du dating, elles finissent, parfois, par en reproduire les travers. « Les critères de compatibilité mis en avant, comme les idées politiques, les sports pratiqués, le type de musique écoutée sont parfois trop génériques, trop abstraits, note Laura. Et le feeling, lui, passe au second plan. » Reste alors la question que ces applis, amicales ou amoureuses, ne savent pas résoudre : peut-on vraiment « algorithmer » les relations humaines ?
2025-09-13 14:30:00
