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Sandra* en est certaine : sa fille lui a sauvé la vie. Pendant près de quinze ans, cette auxiliaire de vie de 54 ans a vécu sous l’emprise d’un homme qu’elle a mis longtemps à qualifier de « violent ». C’est sa fille, Louise*, 25 ans, qui lui a ouvert les yeux. C’était au printemps 2021. Trois mois plus tard, Sandra claquait la porte d’années de violences physiques, sexuelles et psychologiques. « Sans ma fille, je ne sais pas si j’aurais pris conscience que j’étais victime de violences, confie-t-elle à ELLE. Et je ne serais peut-être plus là pour en témoigner aujourd’hui. »
Sandra rencontre Loïc* en 2009, par le biais d’amis communs. À l’époque, elle est séparée du père de Louise, qu’elle élève seule. Entre eux, c’est le coup de foudre. « Il était charmant, doux, attentionné, généreux. Et surtout, très gentil avec ma fille, ce qui comptait beaucoup pour moi. » Très vite, le couple emménage ensemble et achète une maison en Gironde.
Difficile, aujourd’hui encore, pour Sandra, de situer précisément le moment où l’emprise s’est installée – première étape du cycle des violences conjugales. « Avec le recul, je comprends maintenant que sa jalousie, que je prenais pour une preuve d’amour, était en réalité un moyen de me contrôler », explique-t-elle. Crises lorsqu’elle sort sans lui, reproches si elle ne répond pas assez vite à ses SMS, remarques sur ses tenues jugées trop « sexy ». Sandra trouve ça « mignon » mais, insidieusement, le contrôle coercitif – forme d’abus psychologique où une personne exerce un contrôle sur une autre, souvent dans un contexte de violence intrafamiliale – s’installe.
« Jamais je ne me suis dit que je pouvais être une victime »
Difficile aussi de resituer l’explosion de la violence physique. Aujourd’hui, Sandra liste les gifles lorsqu’elle « [osait] hausser le ton » lors d’une dispute, les bousculades et les tirages de cheveux. Mais il y a quinze ans, elle pensait être « juste une femme “pénible”, en couple avec un homme impulsif ».
Les violences conjugales, pour elle, c’étaient les coups de poing qui laissent des bleus et des yeux au beurre noir. « Je sais aujourd’hui que j’ai aussi subi des viols conjugaux, mais à l’époque je pensais juste qu’il avait plus de libido que moi. Jamais je ne me suis dit que je pouvais être une victime », soutient-elle, tout en précisant avoir elle-même grandi dans un foyer violent où son père battait sa mère. « Pour moi, c’était la norme, c’était comme ça », reconnaît-elle.
Isolement
Pour comprendre le déni dans lequel elle a vécu, il faut aussi se replacer dans le contexte. Dans les années 2010, si les campagnes de prévention sur les violences conjugales existent, les féminicides – qu’on qualifie encore à l’époque de « drames passionnels » – sont encore cantonnés aux faits divers et à quelques entrefilets dans la presse régionale.
Et comme Sandra n’a aucune conscience des violences qu’elle subit, elle ne parle à personne de ce qui se joue dans l’intimité de son foyer. D’autant qu’en apparence – schéma classique de l’emprise – la lune de miel continue. En société, Sandra est une « bonne cuisinière et une bonne mère ». En privé, c’est une moins que rien.
Seule sa fille Louise, semble percevoir la toxicité ambiante. « À l’adolescence, elle me demandait souvent pourquoi Loïc était méchant avec moi, se souvient la mère de famille. J’imagine qu’elle se rendait compte que ça ne ressemblait pas à ce qu’elle voyait chez ses copines. » Sandra la rassure et minimise encore ce qu’elle vit.
Prise de conscience
Puis, lorsque la vague du mouvement #Metoo déferle en France en 2017, Louise a 16 ans. Comme tous les adolescents de son âge, elle est déjà très présente sur les réseaux sociaux où elle lit les témoignages de femmes relatant des violences sexistes et sexuelles.
Deux ans plus tard, devant l’augmentation du nombre de femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon, Emmanuel Macron lance le Grenelle des violences conjugales. Louise, qui étudie alors les Lettres à Paris, s’éveille alors davantage au féminisme. « Elle était très informée, elle lisait beaucoup d’essais et suivait beaucoup de comptes féministes sur les réseaux », souligne sa mère.
Puissance du déni
Lorsqu’elle rentre chez sa mère et son beau-père, Louise tente alors – avec les armes qu’elle a – de faire comprendre à Sandra que ce qu’elle vit n’est pas normal. Elle propose à sa mère d’appeler le 3919 – la ligne d’écoute nationale destinée aux femmes victimes de violences – mais se heurte à la puissance du déni et à l’emprise de plus en plus forte de Loïc sur sa mère. « Je me suis emportée plusieurs fois face à son insistance, reconnaît aujourd’hui Sandra. Je ne comprenais pas. J’avais l’impression qu’elle voulait diriger ma vie. Loïc me disait qu’elle était jalouse de lui, car elle voulait sa mère pour elle. »
En mars 2021, Louise assiste à un épisode d’une extrême violence. Loïc frappe Sandra à la tête. Cette dernière doit se rendre à l’hôpital, mais refuse catégoriquement de porter plainte. Comme, en France, il n’est pas possible de porter plainte pénalement au nom de quelqu’un d’autre, Louise doit se résoudre à raccompagner sa mère chez elle.
Avant de rentrer à Paris, elle glisse discrètement un violentomètre – outil mis en place par le gouvernement permettant de mesurer si sa relation amoureuse ne comporte pas de violences – dans le sac de sa mère. « Je me suis quand même rendu compte que j’étais plus souvent dans l’orange, voire dans le rouge, que dans le vert, admet Sandra. Mais c’était inconcevable pour moi de partir. »
Prise de conscience et faux départs
À cette époque, cela fait quelques mois aussi que Louise envoie quasi systématiquement les articles de presse et les publications des associations féministes sur les réseaux sociaux qui recensent les cas de féminicides. Avec l’espoir de provoquer chez sa mère un électrochoc. Celui-ci survient en mai 2021 lorsque Chahinez Daoud est brûlée vive en pleine rue par son mari. « La violence de ce féminicide et le fait que ça ne se passe pas loin de chez moi m’ont fait prendre conscience que je pouvais être la prochaine », dit-elle.
Preuve de la puissance de l’emprise dans le continuum des violences conjugales, il faudra plusieurs mois avant que Sandra claque définitivement la porte. Trois mois de faux départ, d’allers-retours – en moyenne, une femme retourne sept fois auprès de son compagnon violent avant de le quitter définitivement – et de promesses de changement que Loïc ne tient pas. « Oui, j’avais du mal à partir, mais la différence c’est que je savais désormais que ce que je vivais n’était pas normal », dit-elle. Là encore, Louise est présente à chaque étape.
Reconstruction
Jusqu’à ce jour de décembre 2021, où après une énième pluie de coups, Sandra fait sa valise et monte dans un train pour Paris. Elle n’aura cependant jamais le temps de porter plainte : son ex-compagnon se suicide peu de temps après son départ.
Aujourd’hui, Sandra se reconstruit en région parisienne, pas très loin de sa fille. Elle suit une psychothérapie et mesure la chance d’avoir eu Louise à ses côtés. « Elle ne le montre pas, mais je sais que tout cela a laissé des traces et je m’en veux d’avoir mis tant de temps à ouvrir les yeux », regrette-t-elle. Alors, pour transformer cette histoire en force, mère et fille envisagent désormais de s’engager ensemble dans la lutte contre les violences conjugales. Pour que demain, d’autres mères, n’aient pas à attendre que leurs filles leur sauvent la vie.
*Les prénoms ont été modifiés
2025-07-26 18:00:00
