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La présidente du Conseil italien Giorgia Meloni est-elle devenue fréquentable ?
« Bien sûr. D’abord parce que tout le monde a besoin de l’Italie, la deuxième puissance industrielle en Europe. C’est encore plus vrai pour la France car c’est notre deuxième partenaire commercial. Au niveau européen, la présidente du Conseil italien est même en train de marquer des points. Elle a su imposer sa politique migratoire à Bruxelles. Son prochain objectif – et elle va le gagner – c’est de détricoter le Pacte vert. Contrairement à Donald Trump, elle n’est pas une négationniste du climat mais sa priorité, c’est la défense du secteur automobile et elle a le soutien de l’Allemagne. Giorgia Meloni est intelligente, habile. Elle possède un très bon sens politique et c’est une remarquable communicante. Elle a acquis une crédibilité internationale, c’est incontestable. »
Elle a, en revanche, échoué à servir de médiatrice entre Bruxelles et Washington…
« C’était sa grande ambition et son prestige est de fait un peu écorné. Avec Donald Trump, elle n’a pas obtenu ce qu’elle voulait. Surtout sur les droits de douane qu’elle espérait éviter, les États-Unis étant le deuxième marché d’exportation de l’Italie. Et les attaques américaines contre le pape sont vécues comme une humiliation nationale en Italie. Mais je ne parlerai pas de rupture avec le président américain, plutôt d’une prise de distance. Car Giorgia Meloni conserve une très grande proximité idéologique et politique avec Donald Trump. Tout est dit dans son programme “Dieu-Famille-Patrie”.
Concrètement, elle défend le nativisme, la chrétienté, le contrôle des radios et télévisions publiques, des institutions culturelles publiques, la volonté de réécrire les manuels d’histoire, les attaques contre les minorités sexuelles. Elle est contre le wokisme, la théorie du genre et, plus globalement, ce qu’elle appelle l’hégémonie culturelle de la gauche. Et elle se place dans la continuité de tous les gouvernements italiens en ce sens que l’Italie doit être le meilleur allié des États-Unis dans le monde méditerranéen. C’est une tradition italienne à l’opposé de la politique française depuis le général de Gaulle. »
Marc Lazar, professeur à sciences po Paris et à l’Université Luiss de Rome, ici en 2023. Photo Sipa /Lionel Urman
« C’est assurément l’exemple à suivre par une partie de la droite française »
Sa coalition peut-elle inspirer la droite française en vue de la présidentielle ?
« C’est assurément l’exemple à suivre par une partie de la droite française. Mais on compare deux systèmes difficilement comparables et la politique made in Italy n’est pas importable en France. Car, à une exception près, la droite italienne s’est depuis 1994 toujours présentée unie, autour d’un ou d’un(e) leader – Berlusconi, Salvini, Meloni – et derrière un programme commun, devant les électeurs avant le scrutin. Même si, une fois au pouvoir, cela tangue un peu. En France, Jordan Bardella parle d’une éventuelle union des droites seulement après la victoire du Rassemblement national. Les seuls à prôner l’union avant le scrutin de 2027, ce sont Éric Ciotti et Éric Zemmour. »
Sur l’immigration, la dirigeante italienne mène pourtant une politique en trompe-l’œil…
« C’est celle d’une immigration choisie et régulée. C’est-à-dire, la fermeté contre l’immigration clandestine sur laquelle on communique beaucoup auprès de l’opinion publique et, parallèlement, l’accueil d’étrangers pour répondre aux demandes de main-d’œuvre du très puissant patronat italien. Giorgia Meloni a signé des accords avec un certain nombre de pays et fait passer deux décrets-lois concernant l’arrivée de 450 000 et 490 000 immigrés, dont une proportion de saisonniers, sur deux fois trois ans. Mais le diable se niche dans les détails et sur le terrain, il y a beaucoup de problèmes en termes de formalités administratives, de conditions de travail et de respect des droits humains notamment. »
« En Italie, l’État de droit résiste »
Le populisme à l’italienne est-il plus acceptable que celui de la Pologne ou de la Hongrie ?
« On constate dans ces trois pays (*) un certain nombre de motifs de préoccupations réels. Sauf qu’en Italie, l’État de droit résiste – et c’est la différence capitale avec la Pologne ou la Hongrie – entre autres grâce au président de la République : Sergio Mattarella est un démocrate-chrétien, professeur de droit constitutionnel, profond Européen, l’homme le plus populaire de l’Italie. Il a un réel pouvoir et chaque fois que Giorgia Meloni va un tout petit peu trop loin sur des questions sensibles – sécuritaires ou sociétales entre autres – il lui rappelle la nécessité de respecter à la lettre la Constitution. Jusqu’à présent, elle a toujours reculé. Comme, par exemple, sur la non-reconnaissance juridique des enfants de couple de même sexe, sa première disposition à son arrivée au pouvoir retoquée par la justice. »
« Nos deux pays connaissent des rivalités car ils ont une histoire différente »
Souverainiste en Italie, européiste au sein de l’UE… Ce grand écart permanent est-il tenable ?
« En Italie, Giorgia Meloni a recommencé à tirer sur l’Europe car elle est repartie en campagne dans la perspective des législatives de 2027 et elle doit remobiliser son électorat. Mais elle n’a pas l’intention de quitter l’Union européenne et la monnaie unique. Son projet au sein de l’UE, il est clair : c’est celui d’une l’Europe des nations et des peuples afin de recouvrer un peu plus de souveraineté nationale. Elle n’a jamais varié sur ce point. Et pour y parvenir, elle ambitionne de déplacer le centre de gravité de l’UE vers la droite. C’est pourquoi, elle veut rompre l’accord entre le Parti populaire européen (PPE, droite conservatrice) de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avec laquelle elle est très amie, les socialistes et les libéraux de Renew ; d’où les tensions avec Emmanuel Macron. »
Depuis quelques mois, Paris et Rome semblent cependant avoir enterré la hache de guerre…
« Derrière les moments officiels de tension, Emmanuel Macron et Giorgia Meloni continuent de se parler et dans de nombreux domaines (industrie, défense, agriculture, transports…), les ministères français et italiens travaillent très bien ensemble, via de nombreux accords de coopération. Au ministère de l’Intérieur, Gérald Darmanin a traversé des polémiques terribles avec la dirigeante italienne en disant qu’elle était incapable de régler les problèmes de l’immigration. Devenu ministre de la Justice, il s’est rendu en Italie pour étudier l’enfermement des prisonniers de la criminalité afin de s’en inspirer dans sa lutte contre les narcotrafiquants.
Nos deux pays connaissent des rivalités car ils ont une histoire différente. En même temps, leurs dirigeants respectifs sont conscients qu’il ne peut pas y avoir de rupture. D’ailleurs, chaque fois que des tensions sont apparues entre Macron et Meloni, le Medef et la Confindustria ont fait savoir aux deux dirigeants qu’il fallait se calmer cela risquait d’avoir des effets sur le business. »
(*) Comprendre avec la note d’éclairage “Hongrie, Pologne, Italie : les nationaux-populistes à l’épreuve du pouvoir” disponible sur le site de l’Institut Montaigne.
2026-06-25 06:10:00
