jeudi, mai 7, 2026
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Excitation traumatique : quand le viol façonne la sexualité des femmes


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Elles se croient monstrueuses parce qu’elles fantasment l’insoutenable : être violentées, humiliées, frappées, souillées pour espérer atteindre cette jouissance qui n’en est pas une. L’illusion de l’orgasme qui éclot dans la violence est, au contraire, la promesse d’un trauma qui s’ajoute à la blessure originelle. Pour de nombreuses victimes de  violences sexuelles, la honte se double de comportements à risque et d’une hypersexualisation destructrice qui peut aller jusqu’à la destruction de leur propre corps. Pourtant, ce phénomène est malheureusement courant : il s’agit de l’excitation traumatique. 

En réalité, ces pensées malsaines, ce prétendu  fantasme du viol, ne sont en réalité qu’un symptôme de la mémoire traumatique des violences sexuelles subies. Une mémoire traumatique qui, en vérité, appartient tout entière à l’agresseur :  ses mots, sa posture, ses gestes, tout est enregistré et vient envahir la personne agressée. De sorte que ces femmes victimes en viennent à confondre l’excitation morbide de l’agresseur avec leur propre plaisir.

S’anesthésier plutôt que revivre le traumatisme 

Hantée par un besoin compulsif de violence dans sa sexualité, Jade a longtemps vécu sous le poids de la culpabilité. Dans sa vingtaine, elle s’est perçue uniquement comme un objet sexuel. Enfermée psychiquement dans le viol qu’elle a subi à 25 ans de la part de son supérieur hiérarchique, cette journaliste aujourd’hui âgée de 38 ans est allée très loin dans la destruction, jusqu’à l’automutilation. « Je suis intimement touchée par l’excitation traumatique qui s’exprime à travers des rapports violents, dégradants… et parfois par l’automutilation », explique-t-elle. 

Chez les victimes de violences sexuelles, il peut exister un besoin compulsif de se blesser au niveau des parties intimes, de se scarifier ou de mettre en scène de manière répétitive le trauma, disent les spécialistes. « Dans mon cas, j’avais acheté un couteau à beurre que je m’enfonçais dans le vagin. C’est une manière de mimer la pénétration, le coït… », détaille Jade. 

La tentative de reproduction des scènes de violence représente comme une course contre la montre dans l’espoir d’éviter le retour de la mémoire traumatique. « Elles préfèrent s’anesthésier plutôt que de revivre l’événement. Et le moyen, c’est souvent l’hyperstimulation : des pratiques sexuelles violentes, des masturbations extrêmes, des fantasmes de viol, de torture… C’est une façon d’essayer de reprendre le contrôle, mais qui aggrave en réalité le traumatisme », souligne la psychiatre Muriel Salmona, spécialisée dans le psychotrauma.   

« Les contenus que je regarde à l’époque sont vraiment écœurants »

Dans cette période de sa vie, Jade peut se masturber jusqu’à sept fois par jour devant des vidéos pornographiqueshardcore. « Les contenus que je regarde à l’époque sont vraiment écœurants. Ce sont des vidéos où la femme se fait prendre par des dizaines d’hommes dans une prison. » Ce rapport à la violence déborde très vite de son intimité pour contaminer ses relations. Impossible de tenir plus de trois semaines sans avoir un rapport sexuel. Elle ne peut plus discuter avec un homme en soirée sans finir par avoir un rapport sexuel avec lui dans les toilettes. Et quand l’un d’eux refuse d’avoir un rapport, Jade laisse exploser sa colère. « C’est comme si je me transformais en agresseur. Clairement, je les harcèle sexuellement. Je pouvais les insulter parce qu’ils avaient refusé de baiser. À ce moment, je me sens rejetée d’une façon anormale. »  

Elle tente de reproduire un scénario de viol avec son compagnon 

Honteuse, elle tente d’expliquer ce rapport déformé à la sexualité par une logique inversée au cœur de sa psyché : « Comme la souillure était magnifiée, ma valeur dépendait de cette souillure. S’ils ne me regardaient pas avec désir, je ne valais plus rien. » Pendant l’acte, elle prend l’habitude qu’on lui tire les cheveux, qu’on lui donne des fessées, des claques, qu’on l’insulte, qu’on lui crache dessus… « J’étais hyper hard », tranche-t-elle. 

Dans une société où les jeunes hommes sont abreuvés de porno dès l’adolescence, rares sont ceux qui rechignent face à ces pratiques extrêmes. « Presque tous les hommes que j’ai croisés reproduisaient cette violence sans la questionner », dit Jade.   

« Pour aller jusqu’à l’orgasme, je suis obligée de m’imaginer des actes de violence faits sur moi » 

Mais dans d’autres cas, ces images malsaines restent parfois dans le huis clos du cerveau. Noémie, 29 ans, continue encore aujourd’hui de subir de plein fouet les conséquences de l’excitation traumatique. « Très concrètement, pour aller jusqu’à l’orgasme, je suis obligée de m’imaginer des actes de violence faits sur moi », explique-t-elle. En réalité, ce qu’elles appellent un orgasme est en réalité confondu avec un état de stress extrême qui donne suite à un sentiment de soulagement, selon la spécialiste Muriel Salmona. 

 

Face à ce besoin absolu qu’elle ne s’explique pas, elle a tenté une seule fois de reproduire un scénario de viol avec son compagnon de l’époque. « Sauf qu’on n’avait pas mis en place de “safe word”. Finalement, cela a été une expérience très traumatisante pour moi. Après coup, je me suis dit que c’était bizarre d’avoir besoin d’imaginer ces choses pour prendre du plaisir. »  

Malgré cette expérience traumatisante, elle ne peut s’empêcher encore aujourd’hui d’imaginer des violences. Quelques années après cet événement, sa mémoire traumatique s’est réveillée. C’est là qu’elle découvre qu’elle a été victime d’inceste, quand elle avait six ans par un cousin de la famille. Confondue dans la honte, elle ne parlera de ses fantasmes de viols que plus tard à son entourage. Sa meilleure amie lui confiera souffrir d’excitation traumatique suite à son propre inceste. « Enfin, je découvrais que je n’étais pas seule », souffle Noémie qui a écumé le web en quête de ressources sur l’excitation traumatique sans trop de succès.  

La nécessite d’une thérapie spécialisée dans le psychotrauma 

Emma, la meilleure amie de Noémie, a commencé elle aussi à être envahie par ces images violentes au moment de ses premières amours. « C’est pendant le lycée, deux ou trois ans après mes premières expériences consentantes, que l’excitation traumatique est survenue dans ma vie. Un jour, j’ai eu un rapport sexuel presque au même endroit, où j’avais subi un inceste de mon cousin plus jeune. Sur le coup, j’ai trouvé ça excitant parce que, cette fois, j’étais consentante, et ça m’a beaucoup marquée. »  

« Les pensées étaient parfois difficiles à contrôler. Il m’est arrivé de me mettre en danger »  

À la suite à cet événement, la boîte de Pandore s’est ouverte. Et les images malsaines se sont multipliées dans son esprit sans qu’elle ne puisse enrayer la machine. « Les pensées étaient parfois difficiles à contrôler. Il m’est arrivé de me mettre en danger. J’ai déjà accepté de coucher avec quelqu’un rencontré en gare, alors même que la situation me paraissait louche. C’était une forme d’inconscience et de mise en danger liée au fantasme plutôt qu’à une véritable volonté de vivre la violence. »  

 

Regarder en face ce qui leur font honte aura été la solution pour toutes ces femmes. Dans leur parcours personnel, presque toutes ont entamé une thérapie spécialisée dans le psychotrauma. « Avant tout, il faut s’informer. C’est fondamental. S’informer est crucial, car nous vivons dans une société qui, au lieu d’aider les femmes à se libérer de ces violences, a plutôt tendance à entretenir la dépendance que cela crée », pointe Muriel Salmona. 

Toute cette violence sexuelle, souvent relayée et banalisée par le porno, finit par valider ces mécanismes et enfermer les femmes dans une position où elles pourraient croire qu’elles aiment être agressées, qu’elles désirent qu’on leur fasse subir les pires violences. Une façon d’alimenter un stéréotype très toxique : celui de la femme monstrueuse, qui aimerait souffrir, qui serait naturellement attirée par la violence. Comme le résume Muriel Salmona, « ce que l’on appelle parfois sexualité féminine est bien souvent une sexualité traumatisée, façonnée par les violences ».  



2025-09-19 16:00:00

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