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Arrivé à la tête des Bleus à l’été 2012, Didier Deschamps quittera ses fonctions après la Coupe du monde au Canada, aux États-Unis et au Mexique (11 juin-19 juillet), qu’il aura l’occasion de remporter pour la deuxième fois en tant que sélectionneur. Pour son dernier passage à Clairefontaine, il a accepté de se livrer à un exercice médiatique plus introspectif qu’à l’accoutumée : en revenant sur les jours marquants de son mandat de quatorze ans, « DD » dessine en creux le portrait d’un homme qui a su s’adapter à plus d’une décennie de changements avec, toujours, l’intérêt de l’équipe de France comme priorité absolue.
Le jour où il a appris qu’il serait sélectionneur des Bleus…
Le jour où je l’ai décidé, plutôt. Il m’a fallu un temps de réflexion, même si ça a été assez rapide. C’était l’été 2012, après la finale du championnat d’Europe, en juillet. Je rencontre Noël Le Graët, je me doute que ce n’est pas pour vendre des beignets sur la plage… J’avais aussi eu un échange téléphonique avec Lolo (Laurent Blanc), mon prédécesseur, pour savoir ce qu’il en était par rapport à lui. Après ça, la situation était claire. C’était important pour moi. C’est donc le début de mon aventure… ou de mon retour avec l’équipe de France. Je savais très bien ce que ça représentait. C’est une autre fonction que celle de joueur, mais le même sentiment de fierté, de privilège d’être au service de ce maillot-là. Il n’a pas fallu beaucoup réfléchir, bien que je sortais d’un moment éprouvant (avec l’Olympique de Marseille, qu’il a entraîné entre 2009 et 2012 Ndlr). Je le vois aujourd’hui chez tous les entraîneurs de club. Prenez une photo de la première journée et de la dernière journée, il y a de la fatigue accumulée. Ça demande beaucoup d’énergie.
Le jour où cela aurait pu s’arrêter…
Il y en a eu plusieurs. Mais certainement, s’il y en a un à ressortir, c’est le barrage contre l’Ukraine (en 2013, la France s’incline 2-0 en Ukraine en barrage aller de qualification à la Coupe du monde 2014, avant de l’emporter 3-0 au retour Ndlr). Même si le président m’avait dit suffisamment de fois entre le match aller et le match retour que ce n’était surtout pas le moment de prendre des décisions. Didier Deschamps ou un autre, on est tous soumis aux résultats. Donc s’il y a non-qualification pour une Coupe du monde, c’est problématique. Je ne sais pas ce qu’il se serait passé, mais il est probable que ça aurait pu s’arrêter. Mais c’est vrai pour d’autres moments aussi. De moi-même en revanche, il n’y en a pas eu où j’ai pensé à arrêter. Ça veut dire que les résultats ont été bons, voire très bons.
« J’ai appris par la Fifa que le but du Portugal en finale de l’Euro 2016 aurait dû être refusé s’il y avait eu la VAR, pour une faute au début de l’action. »
Dans la sphère médiatique, je sais qu’on peut penser que le match contre l’Argentine en 2018 (en huitième de finale de la Coupe du monde, victoire des Bleus 4-3 Ndlr) était une bascule, mais moi je ne suis pas là-dedans. Parano, je le suis, comme tous les entraîneurs… En revanche, si on prête attention à tout ce qui se dit sur nous, on devient fou. Peut-être que je le faisais plus au départ, parce que la situation n’était pas évidente en 2012. Ensuite, ça a été plus facile. Chacun a sa sensibilité et son interprétation sur les choses, les résultats. Depuis 2016 et quelque chose qui s’est passé, je suis déconnecté (probable référence à « l’affaire de la sextape » qui avait conduit à l’éviction de Karim Benzema de l’équipe de France Ndlr). Je suis arrivé vendredi (29 mai à Clairefontaine où l’équipe de France prépare la Coupe du monde) et je peux vous assurer que je n’ai rien lu, rien regardé. On me tient informé s’il faut, je ne veux savoir que l’essentiel. Ça me laisse dans une forme de tranquillité, je dors, je suis avec mes ondes positives.
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Le jour où il a le plus souffert…
C’est forcément lié aux résultats, donc c’est quand on est éliminés à l’Euro 2021 (en huitième de finale contre la Suisse aux tirs au but Ndlr). Ça ne doit pas nous arriver, on n’était pas censés s’arrêter là. Après cet Euro, ça n’a pas été évident, même si on a bien relevé la tête en gagnant la Ligue des nations. Mais globalement, l’aventure est positive. (On lui demande si cette élimination a été plus difficile à digérer que celle en finale de l’Euro-2016, organisé en France, face au Portugal) Oui, parce qu’on est en finale. Bien sûr, il y a la possibilité d’avoir un titre, et celui-là aurait été le premier. J’ai d’ailleurs appris de la voix de la Fifa arbitres que le but (le seul de la rencontre, inscrit par Eder en prolongation Ndlr) aurait dû être refusé s’il y avait eu la VAR, pour une faute au début de l’action. J’ai demandé si on pouvait rejouer la finale (rires).

Voilà, on a perdu, mais c’est le haut niveau, je ne vais pas me plaindre. La dernière Coupe du monde aussi (défaite en finale face à l’Argentine aux tirs au but Ndlr). Quand vous êtes en finale, vous le savez, vous avez une chance sur deux de gagner un titre. Mais je ne vais pas avoir de regrets, je ne me pose pas de questions. Il faut accepter et relativiser pour avancer. Pour moi, le plus important, c’est aujourd’hui et demain.
« Je ne vais pas faire l’ancien à dire que c’était mieux avant. Je n’ai pas envie de comparer, encore moins d’opposer. »
Ensuite, il y a parfois des moments, disons conflictuels. Même si je suis bien entouré, mon rôle fait que je prends les décisions seul en bout de chaîne. Et j’ai bien conscience que je fais des choix sportifs qui sont aussi des choix humains, et ont des conséquences sur ceux qui ne sont pas sélectionnés. Certains auraient mérité d’être là. Il y a le joueur, mais je sais bien, je ne le sais que trop bien, qu’il y a aussi papa, maman, la femme, les enfants… Ça peut être très dur pour eux. C’est le moment le moins agréable de ma fonction.
Le jour où il a pris une décision qui a changé le cours d’une compétition…
Ah ! Si vous saviez… Il y en a tellement. L’entraîneur fait des choix, mais ce sont les joueurs qui les rendent bons ou mauvais. Je ne dis pas que l’entraîneur n’est pas important, mais quand une équipe gagne, c’est d’abord la victoire des joueurs. (On suggère le changement à la mi-temps du match face à l’Islande à l’Euro-2016 avec le passage d’Antoine Griezmann dans l’axe). Peut-être… Parce que ça a eu une influence positive sur la suite. C’est une décision parmi d’autres. En Russie aussi, après le premier match… Et un discours qui aurait changé les choses ? Ce serait me la raconter… Mais il y a des discussions avec les joueurs, individuelles ou collectives. Ça veut dire parler, mais aussi écouter. Et faire, surtout. Que les paroles deviennent des actes. Après, il n’y a qu’une vérité, c’est celle du terrain. Mes décisions sont toujours prises dans l’intérêt de l’équipe de France.
Le jour où il s’est trompé…
Mais ça veut dire quoi, se tromper ? Je ne perds pas de temps avec ça. Je fais des choix parce qu’au moment T, selon les éléments dont je dispose, je pense que c’est la meilleure option.
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Le jour où les critiques l’ont le plus touché…
Ah bon, il y a des critiques (rires) ? Je ne vais pas faire le procès des médias. Je n’ai pas de souci avec la liberté d’expression, la contradiction. Chacun a sa liberté d’analyse et d’interprétation. Le monde médiatique a beaucoup évolué avec les réseaux sociaux, il y a une course à l’info et au buzz, et beaucoup trop de choses sont inventées. Si on est factuels, très bien. Ensuite, que je n’aie pas envie que certaines choses se sachent, c’est autre chose. Même si aujourd’hui je sais très bien que dès que je parle, quinze minutes après, quelqu’un peut le savoir. Il ne faut pas perdre de l’énergie avec ça. Après, si on parle des critiques sur le jeu de l’équipe, encore une fois, je peux tout entendre si c’est factuel… À l’Euro-2024, vous pensez que je ne me rends pas compte qu’on a une expression offensive réduite ? Mais c’est simplement que nos joueurs offensifs étaient loin de leur meilleure forme. Je pense à Antoine (Griezmann), Kylian (Mbappé) qui s’était blessé… On a donc paré au plus pressé, et malgré tout on se retrouve en demi-finale. Je me suis adapté.
Le jour où il s’est senti dans une forme de plénitude, où tout fonctionnait…
Que tout fonctionne, non, jamais. Je ne me lève pas le matin en me disant : « je sais ». Mais en Russie en 2018, on est tout en haut. Rien n’est au-dessus d’un titre en Coupe du monde dans le football professionnel. Ces moments de vie-là, cette aventure humaine, on la vit pleinement. Il faut l’apprécier, parce que certains moments sont moins agréables, mais il ne faut pas y rester bloqué.

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Le jour où il s’est dit qu’il faudrait changer son management
J’ai l’impression de m’être adapté. C’est un maître mot. Après 2022, l’équipe a beaucoup changé, par exemple, beaucoup d’anciens sont partis. Il y a une nouvelle génération qui arrive, avec des centres d’intérêt différents, un temps d’écoute plus court, un accompagnement affectif qui doit être plus démonstratif. Mais je ne me suis pas forcé, parce que je suis comme ça. J’ai été présenté, à tort ou à raison, plus rigide que ce que je ne le suis dans ma vie quotidienne. On demande souvent à mon fils si ça va à la maison avec son père. Mais ça n’a rien à voir (rires). En conférence de presse, à la télé, je ne suis pas là pour faire rire, je dois faire attention au moindre mot. Mais ma vie, c’est ma vie, et je ne suis pas sélectionneur. Donc cette adaptation s’est faite naturellement. J’ai un fils qui est jeune, donc j’ai un bon exemple à la maison. Les goûts ne sont pas les mêmes. Leur musique, bon, je ne comprends pas tout… Mais quand il y a une petite musique années 1980-1990, je sais que ça va être suivi d’une demande particulière (rires). Donc voilà, il y a des différences, mais peu importe. Dans un groupe, il y a des affinités. De voir, quand on partage des moments de vie, qu’ils sont huit là, huit là-bas et dix ailleurs, ça me va très bien. Je ne vais pas faire l’ancien à dire que c’était mieux avant. Je n’ai pas envie de comparer, encore moins d’opposer. J’ai connu 1998, 2018, et 1 + 1, ça fait 2, par 1 contre 1.
Le jour où il a pris la décision de partir…
Au fond de ma pensée, le jour où j’ai signé mon dernier contrat en janvier 2023, je savais que je n’irais pas au-delà, dans le meilleur des cas. Pour différentes raisons, je sentais que l’environnement autour de l’équipe de France était beaucoup trop négatif en comparaison avec la réalité. Il y a un mot qui revient, c’est le dégagisme. C’est un peu agressif, vulgaire, mais ça existe. Dans tous les domaines. Au-delà de mon choix personnel, c’est aussi une décision prise dans le sens de ce qui doit être le meilleur pour l’équipe de France.
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Le jour où il va partir…
Je l’ai décidé. Maintenant, il y a un mot qui revient, c’est « dernier ». On fait une dernière photo, un dernier truc… Je préfère dire : « encore une fois ». Je ne suis pas inquiet pour l’avenir, parce que j’ai la liberté de choisir. Bien sûr que l’équipe de France va me manquer, elle a fait partie de ma vie pendant quatorze ans, presque autant comme joueur. Je ne sais pas ce que je ferai, mais je sais que ça sera bien aussi. J’aurai une vie et elle sera belle.
2026-06-07 18:01:03
