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Pendant un an, elle a essayé de changer son regard sur le poil. Le laisser pousser et attendre les réactions : les siennes et celles de son entourage. Puis les conséquences en termes de rythme de vie, d’impact sur ses finances… et d’amour-propre.
Ensuite, Lili Sohn en a fait un livre dessiné « No(s) poils » (éd. Casterman), à la fois journal de bord de son expérience de jachère et petit traité historico-économico-scientifico-culturel pour aborder la question dans tous les sens.
À contre-poil : entre diktats et réappropriation
« Il y a dix ans, j’ai subi une chimio, j’ai perdu tous mes poils, et bizarrement j’ai éprouvé un soulagement, avant d’attendre leur repousse comme le messie, explique la dessinatrice. Cette ambivalence m’a interrogée. Quelque temps plus tard, j’ai découvert deux mouvements sur les réseaux sociaux, @januhairy et @maipoils, qui invitent les gens à laisser pousser les leurs pour voir à quoi ils ressemblent. J’ai découvert aussi le coût, 20 000 euros sur une vie pour la cire, par exemple, 5 000 heures de temps passé… »
Enquêtant sur ce poil qui obsède – y compris la langue française, avec ce déluge d’expressions : « de mauvais poil », « à poil », « pile-poil », « caresser dans le sens du poil », « poil au nez ! » –, Lili Sohn a voulu déconstruire cette norme dans laquelle les jeunes filles sont sommées de rentrer dès que leur corps montre les premiers signes de féminité.
Elle qui ne s’était jamais interrogée avant – « J’ai fait comme ma mère et ma sœur, crème, rasoir et cire, le summum de la maturité en matière d’arrachage »… – a pu observer : « D’un côté, il y a une mode du glabre radical et, de l’autre, des jeunes filles qui refusent ce qu’elles considèrent comme un diktat de l’épilation. »
Tantôt tabou, tantôt décomplexé, notre rapport au poil est souvent déterminé par un héritage familial dont on se détache, ou pas. Illustration avec ces témoignages de grands-mères, de mères et de filles.
« Il y a une transmission intime de la norme » Cécile, 32 ans
« Nous ne sommes que des filles dans ma famille. J’ai quatre sœurs, et une maman qui s’est bien plus occupée de cette question du corps que notre père. Même si on a toujours eu le droit de faire ce qu’on voulait, elle a longtemps voulu nous protéger en nous disant que, si on ne rentrait pas dans la norme, on risquait d’être moquées. Elle nous disait de veiller à être nickel, au cas où… Par exemple, si on avait dû aller aux urgences de façon inopinée – ma mère est médecin. Il faut toujours avoir une pince à épiler sur soi ! Je crois que c’est une question de génération. Le féminisme Wonderwoman des années 1980 n’était pas focalisé sur ces sujets. La question de l’apparence se posait différemment, parce que l’apparence était un des moyens de la conquête.
Nos mères ne pouvaient pas être sur tous les fronts en même temps. Donc la mienne n’a pas tout de suite compris quand j’ai décidé de ne plus m’épiler. C’est arrivé après plusieurs voyages. D’abord au Moyen-Orient, où c’était le paroxysme en matière de chasse aux poils, puis en Haïti, où les femmes sont plus libérées face à cette question. Quand je me suis installée dans le sud de la France, j’ai décidé de ne plus me raser. Et là, ce qui m’a surprise, c’est que les remarques principales sont venues des proches, et notamment des femmes. Il y a une transmission intime de la norme qui fait qu’on a beaucoup de mal à en sortir. Pour moi, c’est une question éminemment politique. »
« Ma mère subissait la charge mentale et financière » Lauriane, 20 ans
« Moi, ce que je trouve intéressant, c’est la place des mecs là-dedans. Mon père, c’était le cadet de ses soucis. C’est ma mère qui subissait la charge mentale et financière (acheter la cire ou prendre rendez-vous chez l’esthéticienne). Quand j’ai commencé à ne plus y aller, mon père m’a fait une ou deux remarques sur le ton de la rigolade, en me comparant notamment à mon frère. Je l’ai repris de volée et renvoyé à son patriarcat “bas du front”, il a compris que, même sur le ton de la blague, ça ne passait pas. Parce qu’il crée, sans s’en rendre compte, des complexes. Si ma pilosité peut aussi l’aider à avancer, ça sera toujours ça de pris. »
« Comment faisaient les autres ? » Karin, 48 ans
« J’ai toujours été très complexée par mes poils. Ma mère et ma sœur n’en avaient quasi pas et, moi, je pensais être le mouton noir de la famille. Quand je partais en vacances chez des copines, j’avais toujours du mal à me mettre en short. À la piscine, je prenais des maillots shorts par peur qu’on voie des poils sortir du maillot. Je me demandais comment faisaient les autres, celles qui avaient la peau lisse, bronzée, parfaite.
Avec l’âge, je me suis un peu détendue, grâce aux esthéticiennes bienveillantes et de bon conseil, et aussi peut-être grâce aux effets de la presbytie [rires] ! Moi qui n’avais reçu aucune recommandation de ma mère et de ma sœur, j’ai fait l’inventaire de toutes les techniques existantes quand ma fille a commencé à me parler de ses poils, vers 12 ans. J’ai demandé conseil à mon esthéticienne, qui m’a dit de ne commencer qu’après la venue des règles. Aujourd’hui ma fille a 16ans et ne s’épile que quand ça lui chante. Elle a fait piscine au lycée et y est allée avec ses jambes de footeux. En revanche, pour la fête de fin d’année, elle a tout épilé. Allez comprendre… »
« Je suis née loup-garou » Cléo, 18 ans
« La légende (enfin mes parents…) raconte que je suis née loup-garou, avec de longs poils bruns sur mes oreilles, beaucoup de cheveux en houppe et un épais duvet dans le dos. Trop mignon pour un nourrisson. Un peu moins pour une ado. Quand j’avais 12 ans, j’ai demandé à ma mère de décolorer mes bras et mon duvet au-dessus des lèvres. Chaque fois, elle m’a dit “Attends, ça va se décolorer tout seul avec le soleil… ”
Je ne la remercierai jamais assez, parce que, aujourd’hui, j’assume complètement. Mon duvet au-dessus des lèvres ne se voit plus. Mes bras, je les assume. Le maillot et les jambes, je m’en occupe au printemps-été, sinon je garde mes poils pour me tenir chaud… Et personne ne me fait de remarque, ni ma mère, ni mon père, ni mon frère, ni mes potes… »
« J’ai rasé, rasé, rasé… » Pascale, 54 ans
« À l’adolescence, j’ai intériorisé la honte de ce corps féminin que je refusais de voir naître : les seins, les règles, les poils… pour moi, c’était monstrueux. Ma mère est partie de chez nous quand j’étais petite, je n’avais pas de modèle. Je ne suis jamais allée dans un institut de beauté. J’ai rasé, rasé, rasé… J’ai manqué de savoir-faire technique, si je peux dire. J’ai eu deux filles. Leurs questions à ce sujet sont venues assez tardivement. Peut-être parce qu’elles n’ont pas vraiment eu besoin de moi.
Elles ont échangé entre copines… L’une d’elles, la plus jeune, a un rapport super décomplexé à sa pilosité, ce qui me rend totalement admirative. Pour elle, s’occuper des poils c’est du temps et de l’argent de perdu, elle dit “Les mecs ne se font pas chier avec ça, non ?” ! Pour sa sœur aînée, c’est un peu différent. Elle a moins confiance en elle physiquement, alors elle fait super gaffe. Et pour autant sa sœur ne la traite pas de collabo du patriarcat. Elles sont très bienveillantes l’une envers l’autre. Et elles tombent d’accord sur une chose : elles détestent l’épilation intégrale, qu’elles associent à la petite fille ou au porno. »
« Assumer ma pilosité, c’est impossible pour moi » Sepideh, 45 ans
« J’ai hérité de la pilosité de mon père, iranien. Alors avec une copine, une après-midi de désœuvrement adolescent, on a pris de la crème dépilatoire et on a tout enlevé. Jambes, bras, maillot, aisselles, peut-être même le visage, je ne me souviens plus vraiment… Énorme connerie ! Ça a méga-stimulé les poils, qui ont repoussé plus vaillants que jamais. J’ai ensuite essayé la cire, mais ça me faisait des poils incarnés, bref, ça a été générateur de beaucoup de complexes chez moi, pendant très longtemps.
Quand mon papa est décédé, il y a quelques années, chacun de nous, les enfants, a eu un peu d’argent de la famille iranienne. Moi, je m’en suis servi pour faire des séances d’épilation définitive au laser. Je me suis dit “Il me doit bien ça…”, en rigolant bien sûr. Parce que, lui, c’était vraiment impressionnant, sa pilosité. Il avait des minivagues sur les bras. Il avait fait une partie de ses études au Japon, et quand il a débarqué dans ce pays où les habitants sont plutôt imberbes, il leur a presque fait peur, avant que ça ne devienne un sujet de plaisanterie.
Assumer ma pilosité est quelque chose d’impossible pour moi. C’est une question culturelle et familiale, je pense. Mais je me suis assouplie avec l’âge. Mon compagnon y a contribué, car il se fout éperdument des poils, il peut même trouver ça un peu érotique… Quand celui qui vous aime vous regarde ainsi, ça aide à se réconcilier avec soi. »
« En vieillissant, on n’en a quasiment plus » Bérangère, 70 ans
« Je n’ai jamais eu honte de mes poils. Mais la mode, à mon époque, c’était de ne pas en avoir, donc je les ai enlevés. Avec une mousse sous les bras et sur le maillot, et un épilateur électrique pour les jambes. J’ai deux filles, et je ne me rappelle pas du tout comment j’ai abordé la question avec elles. Je crois que j’ai juste dit oui quand elles ont demandé à enlever leurs poils.
L’avantage en vieillissant, c’est qu’on n’en a quasi plus, en tout cas sur les jambes, les aisselles et le maillot. En revanche, on peut en avoir au niveau de la moustache et, ça, c’est toujours quelque chose que je vérifie. Parfois, ce sont mes filles qui me disent “Maman, tu as un poil très noir au menton”. Là, je prends ma pince à épiler, ma glace grossissante et, zou, je l’arrache ! »
« Je redoute l’épilation à la cire » Maïa, 16 ans
« J’ai un peu honte de mes poils, surtout sous les bras… Ça me dégoûte, pour un homme comme pour une femme. J’ai commencé à m’épiler en 5e, d’abord les aisselles, puis le reste en 3e. C’est maman qui m’a emmenée chez l’esthéticienne. À chaque fois, je redoute l’épilation à la cire parce que ça me fait très mal, mais je le fais quand même, pour moi et aussi à cause du regard des autres. Ma petite sœur, qui est en 6e, m’a volé mon rasoir pour enlever la dizaine de poils qu’elle avait sous les bras, sans mousse. J’ai dû lui dire de ne pas faire n’importe quoi avec le rasoir et surtout d’arrêter de me piquer mes affaires. »
2025-08-02 15:00:00
