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La grande bourgeoisie est « un monde qui, depuis la mort de Claude Chabrol, n’est plus tellement représenté au cinéma ». David Roux n’hésite pas : il se réclame de la filiation et de l’héritage du cinéaste français le plus emblématique de la peinture des mœurs, des frontières de classe, des enfermements sociaux. D’ailleurs, il n’y a que des thèmes chabroliens en diable dans La Femme de tiré du roman d’Hélène Lenoir, Son nom d’avant, publié en 1998 aux éditions de Minuit : l’adultère, la famille, l’honneur et la honte.
Le titre même l’annonce : La Femme de dit la dépossession de soi et la domination de l’autre. Un ordre patriarcal vertical, qui anonymise l’épouse docile, à qui il est demandé d’être belle et accomplie, en même temps qu’utile et servile. David Roux filme une femme dont l’existence sociale n’a de contour que celui que lui dessine son riche mari. Elle ne travaille pas. Elle est sous sa dépendance affective et financière, assujettie à sa puissance sociale.
Prison cossue
Le décor est essentiel. La vaste demeure bourgeoise du film a été imaginée en référence au manoir de Rebecca (1947) d’Alfred Hitchcock : les intérieurs magnifiques et claustrophobes, habités par une présence fantomatique qui pèse sur les vivants, participent à la dramaturgie de l’emprise et de l’enfermement. C’est la façade de l’opulence et du bonheur matériel, mais aussi le lieu de l’asphyxie domestique, de l’ennui, de l’assignation.
David Roux montre la résistance d’un système bourgeois intraitable, impénétrable à toute altération. Chabrol lui-même n’offrait que rarement une porte de sortie à ses personnages pris dans les rets de leur classe, tout en maintenant une tension dramatique dans la répartition des forces en présence, faisant des figures secondaires de véritables contrepoids. David Roux focalise sur son héroïne. Mais un grand film sur l’enfermement bourgeois ne devrait pas se contenter d’un seul prisonnier visible, pour s’intéresser aussi aux geôliers.
Détresse affective
La fille rebelle, qui pourrait incarner une force perturbatrice, une ligne de fuite dans la logique du récit, n’active qu’un conflit ponctuel : elle s’affirme, les choses se retournent contre elle, et l’ordre bourgeois reprend ses droits. On comprend l’intention (illustrer l’imperméabilité du système), mais faute d’avoir été suffisamment construite, sa trajectoire génère de la frustration narrative, d’autant qu’elle disparaît quasiment du récit. De même, les hommes du film, le mari (Éric Caravaca), le frère (Arnaud Valois), le photographe revenu du passé (Jérémie Renier) restent largement des silhouettes fictionnelles, avec peu d’occasions de se charger de complexité ni d’ambiguïté.
Ce qui tient le film, et qui le déséquilibre dans le même mouvement, c’est Mélanie Thierry. Sur un territoire psychologique instable, une dépression et un ennui à la Madame Bovary, Mélanie Thierry, anxieuse et fragile, joue une femme dont la solitude entre plein cadre, par une mise en scène qui s’attache sans cesse à saisir sa vulnérabilité, en l’isolant à l’écran. Le jeu subtil des expressions tremblantes de l’actrice, la fracture intime à laquelle elle nous cogne avec force, touchent à quelque chose d’extrasensible.
La Femme de réalisé par David Roux, en salles dès ce mercredi 8 avril. Durée : 1 h 33.
2026-04-08 05:30:00
