#Questce #codépendance #une #psy #nous #répond

Dans le langage courant, les termes de « codépendance » et de « dépendance affective » sont souvent employés comme des synonymes. Bien qu’ils possèdent certains traits communs, comme la tendance à vivre à travers l’autre, à négliger ses propres besoins ou encore à s’isoler, ces deux dynamiques relationnelles répondent à des mécanismes psychologiques distincts.
Alimentée par une peur de l’abandon, la dépendance affective engendre un profond sentiment d’insécurité. L’estime de soi repose sur le regard de l’autre, perçu comme le seul garant de sa valeur personnelle. Ce besoin de validation pousse à rechercher en permanence des signes de réassurance. Les personnes codépendantes, elles, n’ont pas besoin qu’on s’occupe d’elles : elles ont plutôt besoin de s’occuper de l’autre. Elles veulent se sentir utiles, voire indispensables.
La codépendance, entre sentiment de culpabilité et besoin de contrôle
À l’origine, ce concept est né dans les groupes de parole destinés aux familles d’alcooliques. L’expression a fait son apparition dans le langage thérapeutique à la fin des années 1970, quand la recherche a commencé à observer les effets de l’addiction sur l’entourage proche. « Pour chaque personne addicte, cinq à sept autres sont affectées. La plupart sont codépendantes », confirme Daniela Danis, spécialiste reconnue de cette problématique et autrice d’ouvrages de référence sur le sujet. Pendant vingt ans, elle a été psychologue responsable à l’Unité de maladies de la dépendance à la clinique La Métairie, en Suisse.
ELLE. Il existe de nombreuses définitions de la codépendance. Quelle est la vôtre ?
Daniela Danis. La codépendance est, au départ, liée à l’addiction. Elle désigne le comportement d’une personne qui cherche à sauver un proche, en le poussant à réduire ou à arrêter sa consommation. Aujourd’hui, ce terme s’étend à toute relation fusionnelle inadaptée, dans laquelle on dépasse ses propres limites pour aider l’autre à s’en sortir. C’est naturel de vouloir aider quelqu’un qu’on aime. Le problème, c’est que ces personnes ignorent souvent que l’addiction est une maladie nécessitant des soins spécifiques : ils ne peuvent ni la contrôler, ni la soigner. Le sacrifice n’a jamais guéri personne. Le déni des codépendants, c’est de refuser de voir que leurs efforts ne mènent à rien. En réalité, ils alimentent malgré eux la maladie : ils couvrent, protègent, prennent en charge – et la personne dépendante continue de consommer. À force, ils s’épuisent, jusqu’à perdre le contrôle de leur propre vie.
ELLE. Y a-t-il des profils plus susceptibles que d’autres de développer une relation de codépendance ?
D. D. Les personnes codépendantes peuvent venir de milieux socio-économiques et culturels très variés, tout en développant des comportements similaires. Il n’est pas rare qu’elles aient déjà été en lien, dans l’enfance, avec une personne addicte comme un parent, mais ce n’est pas une règle absolue. Par ailleurs, la codépendance ne se limite pas au couple : elle peut aussi se manifester dans une relation amicale, professionnelle ou familiale.
Lire aussi > Allô, Giulia ? « Mon amie d’enfance est alcoolique »
ELLE. Que cache ce besoin de sauver l’autre ?
D. D. Il peut y avoir la peur d’être égoïste et la recherche de l’approbation de l’autre, en lui faisant plaisir. Mais ce sont surtout la honte et la culpabilité qui alimentent la codépendance. Ils pensent que si leur proche est tombé dans l’addiction – ou continue de consommer, s’ils l’ont rencontré après – c’est parce qu’ils ne sont pas d’assez bons conjoints, parents ou amis. Et comme les personnes addictes ont tendance à culpabiliser leur entourage, ils endossent d’autant plus cette responsabilité. Si l’autre va mal, c’est de leur faute. Mais s’il va bien, c’est grâce à eux. Les codépendants peuvent avoir l’impression qu’ils mériteront d’être aimés s’ils réussissent à sauver l’autre. C’est pour ces raisons qu’ils ont autant de mal à accepter qu’une autre personne puisse aider leur proche malade.
ELLE. Comment se manifeste la codépendance ?
D.D. Parce qu’ils ont honte, les codépendants s’isolent peu à peu du reste de la famille, refusent les invitations pour sauver les apparences. Ils paient les dettes, gèrent l’administratif, appellent l’employeur pour justifier l’absence de leur proche. Ils cachent, trichent, mentent – toujours animés par de bonnes intentions. Mais ces comportements empêchent la personne malade de se confronter aux conséquences de son addiction et permettent à la maladie de continuer à progresser.
ELLE. Quels sont les risques sur le plan relationnel, physique et psychologique ?
D. D. Les personnes qui viennent me consulter sont épuisées. Elles n’en peuvent plus, se sentent totalement impuissantes. Ce sentiment d’échec répété peut entraîner de l’anxiété, un burn-out ou une dépression. Elles peuvent également développer des maladies psychosomatiques. Les codépendants n’arrivent pas à poser leurs limites : leur seuil de tolérance à la violence et à la frustration est très élevé. Ils supportent beaucoup, mais à un moment donné, le corps dit stop : tension artérielle, ulcère, crise cardiaque… Vivre dans cette imprévisibilité et cet état de tension permanent peut affecter n’importe quel organe du corps.
ELLE. Quel est, alors, le bon comportement à adopter quand un proche souffre d’une addiction ?
D.D. Prendre conscience qu’il s’agit d’une maladie est une première étape pour lâcher prise : ce n’est pas de notre faute, nous ne sommes pas responsables. Notre rôle n’est pas de sauver l’autre, mais de l’encourager à se prendre en charge. On peut lui recommander un livre ou un film sur le sujet, lui donner l’adresse d’un centre de traitement, lui parler de groupes d’entraide, en lui proposant de l’accompagner à la première séance. D’après mon expérience, c’est sous la pression de l’entourage qu’une personne addicte finit par demander de l’aide. Sans cette pression, il est rare qu’elle entame une démarche de soin.
ELLE. Que dites-vous aux codépendants que vous rencontrez ?
D. D. L’addiction est une maladie que l’on connaît maintenant très bien et que l’on sait traiter efficacement. La possibilité de se soigner existe ! Il n’y a aucune raison d’en subir les conséquences, ni pour la personne concernée, ni pour son entourage. Si vous avez besoin d’aide pour sortir de ce schéma toxique, il existe des cercles de soutien comme DASA (Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes), Al-Anon ou encore DAA (Dépendants Affectifs Anonymes).
2025-08-01 14:00:00
